APPRENDRE À MIEUX CONNAÎTRE SON CORPS

Notre experte

Brigitte Allix est conseillère conjugale au Planning Familial de Rouen, association militante « qui prend en compte toutes les sexualités, défend le droit à la contraception, à l’avortement et à l’éducation à la sexualité. Le planning familial dénonce et combat toutes les formes de violences,  lutte contre le SIDA et les IST, contre toutes les formes de discrimination et contre les inégalités sociales. »

 

Nos reporters

Emeraude entre à l’Ecole Supérieure du Professorat et de l’Education, Farid et Solène étudient les Lettres Modernes à l’Université de Rouen, Zoé entre en Ecole Préparatoire d’Orthophonie et Margot est étudiante à l’IUT du Havre en Infocom.

Injonctions physiques, jugements et silences entourent le corps de la femme. Il y a les sujets dont il ne faut pas parler, les questions qui restent sans réponses ou les réponses imposées. Règles, contraception, IVG, plaisir… Discussion sans tabou, parce qu’on le vaut bien !

Pourquoi le corps féminin est-il encore si mal connu ?

Brigitte Allix : c’est surtout une méconnaissance des organes génitaux, ceux qui peuvent donner du plaisir.  On parle du clitoris depuis très peu de temps. On le connaissait au XIXe siècle puis on a cessé d’en parler. En fait, c’est le plaisir féminin qui est tabou car nous sommes encore dans une société patriarcale, une société sous l’emprise des hommes. Nous sommes dans le schéma de l’homme qui a plus de besoins sexuels que la femme. Nous recevons régulièrement des jeunes femmes qui n’osent pas parler à leur ami de leur manque de plaisir ou de désir. On n’a pas le droit au plaisir, on n’a pas le droit à cette liberté.  Pourquoi y a-t-il l’excision dans certains pays ? Pourquoi bâillonne-t-on les femmes ? Pourquoi ne doit-on pas les voir ? Pour qu’elles ne fassent pas n’importe quoi. Comme si elles n’avaient plus de contrôle, comme si, une fois que la femme a goûté au plaisir, elle ne peut plus s’en passer. Or, bien évidemment, comme les hommes, nous savons nous contrôler. On devrait apprendre aux hommes et aux femmes à mieux connaitre leur corps pour qu’ils sachent comment donner « et se » donner du plaisir. La pornographie est basée sur les fantasmes masculins.

Pourquoi les injonctions physiques sont-elles plus nombreuses pour les femmes que pour les hommes ?

B. A. : est-ce pour le plaisir des messieurs ? Est-ce pour nous contraindre encore ? À une certaine époque il fallait être enveloppée, après il fallait être très mince, ou alors épilée de partout. Ce sont des modes qui nous sont imposées et le problème est que nous nous y confortons.

Contraception et Interruption Volontaire de Grossesse (IVG) : pourquoi est-ce toujours des questions de femmes ?

B. A. : parce qu’il n’y a que les femmes qui peuvent être enceintes. Même si l’homme a son mot à dire, la Loi a fait en sorte que ce soit la femme qui ait le dernier mot car il s’agit de son corps. Quand on demande aux hommes s’ils sont prêts à prendre la pilule, ils disent d’abord non. C’est donc encore sur les femmes que cela repose. Dans un couple, un homme et une femme pourraient prendre la pilule en alternance : pendant un an l’un et pendant l’année suivante l’autre. Il faut reconnaitre que pour le moment la contraception masculine consiste en un slip chauffant ou en des injections pendant trois semaines. Les hommes pourraient accepter de prendre la pilule mais elle n’est pas encore au point. Y a-t-il assez de recherche sur ce médicament ?

Pourquoi y a-t-il encore un malaise à parler de contraceptifs avec notre copain ?

B. A. : que pourrait-on dire à son copain : « j’en ai marre de la pilule » ; « je ne la supporte plus ». Certaines femmes ont une baisse de libido avec la pilule mais c’est un sujet tabou. La difficulté est peut-être liée au fait qu’il ne s’y intéresse pas parce qu’il ne la prend pas. Généralement, on parle plus facilement aux personnes qui ont les mêmes problèmes que nous. Il n’y a pas beaucoup d’hommes qui savent ce qu’il faut faire quand une femme oublie de prendre sa pilule ou comment fonctionne la pilule du lendemain.

Pourquoi le droit à l’avortement est-il sans cesse remis en question ?

B. A. : c’est une histoire sur la vie et la mort. Certains se demandent encore si les femmes ont vraiment le droit de décider si elles veulent cette partie d’elle. A-t-on bien fait de laisser la femme décider ? Dans de nombreux pays encore, même le danger pour la vie de la femme n’est pas un argument de poids. Pour certaines personnes, la femme compte moins qu’un bébé en devenir. On dit qu’il faut rester vigilant avec le droit des femmes et c’est vrai ! Tous les droits acquis ont été le fruit de combats. Ce sont des femmes et des hommes qui ont bataillé pour que nous ayons le droit de travailler, d’avoir notre salaire, d’avoir une contraception. N’oublions pas que jusqu’en 1992, le devoir conjugal existait encore pour la femme.  

Pourquoi dans toutes les pubs sur les protections hygiéniques, voit-on des femmes  souriantes ?  Pourquoi rendre les règles  « glamour » alors que ça ne l’est pas ?

B. A. : les règles sont un sujet tabou, car, pour beaucoup de personnes, c’est sale. Les règles sont bleues car c’est plus vendeur ! Le rouge est trop réel. Dans mes interventions en collège, quand je demande si le sang des règles est un sang normal, la majorité des élèves ne savent pas répondre. Comme il passe par le sexe des femmes il est considéré plus sale.

Pourquoi nous explique-t-on comment mettre un préservatif mais pas un tampon ni une serviette hygiénique ?

B. A. : cela se fait un peu plus maintenant. Au Planning Familial, nous l’expliquons. Mais en effet, ça reste tabou dans certaines familles. Il y a quelques temps, une marque de tampon faisait des interventions en milieu scolaire mais dans des groupes non mixtes.

Pourquoi y-a-t-il un tel manque d’information sur la composition des pilules contraceptives, des serviettes hygiéniques et des tampons ?

B. A. : en ce qui concerne la contraception, il s’agit d’un médicament, donc la composition est écrite. Mais c’est plus difficile de connaitre la composition des tampons. Il y a actuellement un mouvement de personnes qui préfèrent utiliser des coupes menstruelles pour éviter d’utiliser de tampons contenant des produits astringents qui les rendent blancs.

Pourquoi se sent-on plus vulnérable lorsqu’on porte une jupe ou certains vêtements ?  

B. A. : c’est à cause du regard des autres ! Pourquoi a-t-on créé la journée de la jupe ? Quand on demande aux gens qu’elle est selon eux la bonne longueur de la jupe, tout le monde a sa propre idée et personne n’a la même opinion ! C’est une sacrée discussion. Chacun pense savoir quelle est la bonne longueur de jupe entre « la pute » et la décence ! « Si elle se fait siffler dans la rue, elle l’a bien cherché. C’est à cause de son décolleté ou de la longueur de sa jupe ! » Les femmes portent un jugement tout aussi sévère que les hommes sur les autres femmes. Il faudrait une bonne longueur pour être respectée ? Mais non ! Tout le monde est respectable et c’est ça le bon code.

Pourquoi parle-t-on actuellement des violences gynécologiques ?

B. A. : les médecins n’aiment pas beaucoup que l’on parle de cela car ils sont nombreux à faire leur métier au mieux, c’est donc difficile à entendre pour le corps médical. Mais il y a des femmes qui ne sont pas respectées lors d’un examen gynécologique, lors d’un accouchement. On commence à en parler et ce sera de moins en moins tabou. On a dit trop longtemps que c’est normal d’avoir mal pendant l’accouchement, pendant ses règles, pendant des rapports sexuels. Il est encore question du corps de la femme. C’est à la femme de faire l’examen gynécologique quand elle est prête et de choisir avec quelle personne elle veut le faire. Il s’agit quand même d’une pénétration dans le vagin avec les doigts ou un appareil. Si on veut qu’une femme fasse bien son suivi gynécologique durant toute sa vie, il faut que cela se passe au mieux. 

Propos recueillis par Emeraude Resse, Solène Villain, Farid Ait Mada, Zoé Borgnet et Margot Lebunetelle.

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