DES INTERDITS POUR QUE CHACUN RESTE 

À SA PLACE

Notre experte

Elise Lemercier est maîtresse de conférence en sociologie, spécialiste de l’intersectionnalité, à l’Université de Rouen. Elle s’intéresse au croisement des inégalités liées à l’origine, le genre, aux classes sociales et d’âges. En tant qu’enseignante-chercheuse, elle travaille essentiellement sur trois thèmes : la prise en charge de la marginalisation des jeunes dans les quartiers populaires ; la délinquance des filles et leur prise en charge aux différents moment de la chaine judiciaire ; la protection de l’enfance et la justice à Mayotte. 

 

Nos reporters

Emeraude entre à l’Ecole Supérieure du Professorat et de l’Education, Farid et Solène étudient les Lettres Modernes à l’Université de Rouen, Rosemitha est lycéenne à Rouen et Margot est étudiante à l’IUT du Havre en Infocom. 

Les tabous sont des interdits liés à des aspects fondateurs de toutes sociétés. Selon les pays et les époques, ils peuvent varier, évoluer, se déplacer. Pourtant, les tabous qui touchent les femmes sont sensiblement les mêmes partout dans le monde. Pourquoi sont-ils universels ?

Qu’est-ce que le genre ? 

Elise Lemercier : c’est la construction sociale historique et culturelle des rapports de pouvoir entre le masculin et le féminin. C’est le fruit d’un processus historique, social et culturel qui se construit à partir et au-delà des réalités biologiques. Dans le système français, notre sexe social est déterminé par l’Etat Civil et c’est le certificat de naissance qui le détermine. Cet Etat Civil garantit qui vous êtes et ce à quoi vous avez le droit. Le sexe est déclaré par un médecin ou une sage-femme en fonction de l’observation des organes génitaux externes. Or, entre 1 et 3 pour 1000 des bébés qui naissent sont intersexués et pour ces derniers, l’assignation à une catégorie, masculin ou féminin, n’est pas évidente. Donc, dans le domaine de la biologie, la frontière entre la femme et l’homme est plus mince qu’elle n’y paraît. Or, nos sociétés, notamment le corps médical, oeuvrent avec force pour nous assigner à une de ces deux catégories, y compris lorsque c’est sans fondement avec la réalité de notre corps à la naissance. Le genre est donc cette construction sociale et culturelle du masculin et du féminin qui va façonner cette bi-catégorisation femme/homme et les construire dans des rapports de domination.

 

Quels sont les tabous féminins les plus répandus dans notre société ? 

E. L : s’il y a des tabous pour les femmes, il y en a aussi pour les hommes. Le genre, et donc les rapports de domination se co-construisent ensemble, quelque soit notre sexe biologique et social. Tous les interdits mis en place, en particulier les tabous, contribuent à maintenir cet ordre social, où chacun reste à la place qui lui a été assignée dans ces rapports de genre, avec une position généralement plus valorisée pour les hommes. Les tabous les plus importants sont souvent liés à l’assignation à l’espace privé : maintien dans l’espace privé lors de la période des règles, injonction aux soins et à la sollicitude des autres, notamment les plus vulnérables… Et les déviantes à ces obligations se voient régulièrement rappelées à l’ordre, y compris sous des formes violentes, comme le harcèlement de rue ou le viol. En symétrique, d’autres injonctions, et donc d’autres tabous, s’adressent aux hommes, comme par exemple la limitation de l’expression de leur sensibilité ou de leur douceur.

 

Comment se transmettent les tabous d’une génération à une autre ?

E. L : le genre se transmet pas la socialisation familiale mais aussi institutionnelle. La famille façonne le genre par exemple par les jouets et les institutions poursuivent ce travail de socialisation avec une nouvelle forme de légitimité. Régulièrement, les adultes qui ont en charge l’éducation des enfants utilisent les stéréotypes de genre pour renforcer leur autorité auprès d’eux, comme en rappelant à l’ordre des filles qui seraient « bavardes » et des garçons qualifiés quant à eux « d’agités ». Les normes de genre et les tabous se transmettent par des choses banales de notre quotidien, comme devoir choisir entre des toilettes des femmes ou des hommes dans les lieux publics alors que dans nos maisons nous ne séparons pas les deux, aux plus exceptionnelles et violentes comme les discours qui légitiment le viol en rendant responsable la femme avec une tenue particulière ou une présence dans un mauvais endroit. 

 

Dans certains pays, quand une femmes a ses règles, elle doit être en dehors de la société. Les règles sont considérées impures.  Pourquoi toutes ces croyances et, de manière générale, pourquoi toutes ces déformations sur le corps féminin ?

E. L : il y a plusieurs réponses. Françoise Héritier, anthropologue, cherchait le sens de l’universalité du genre sur la planète. Elle considérait que partout sur la planète, on observe la valence différentielle du sexe où le masculin est valorisé. Selon elle, ce n’est pas le hasard car avec le corps de la femme, on peut fabriquer du féminin et du masculin. Cette valence différentielle viserait donc à contrebalancer ce pouvoir symbolique. Donc, le meilleur moyen est la limitation du corps de la femme. C’est l’explication de Françoise Héritier sur cette volonté de l’appropriation du corps des femmes. Pour ma part, je m’inscris dans des approches beaucoup plus matérialistes, qui se posent la question des effets concrets de ces rapports de domination. À qui cela profite ? Si on interdit aux femmes de se rendre dans tel ou tel espace public, d’utiliser te ou tel outil quand elles ont leurs règles, on les assigne à l’espace privé où elles réalisent un travail gratuit nécessaire à tous, ce qui libère l’énergie des hommes pour s’investir dans les espaces publics où le pouvoir s’exerce principalement. Un même travail n’est pas valorisé de manière identique dans l’espace privé ou dans l’espace public : quand on passe l’aspirateur dans sa maison, on le fait gratuitement et quand on le fait à l’université, on est payé. En un sens, dans l’espace privé, ce travail devient quasiment invisible et cela produit une captation par une minorité de ce travail gratuit principalement réalisé par les femmes. 

 

Pourquoi y-a-t-il un conditionnement sur le physique des femmes ? 

E. L : le rappel à l’ordre esthétique est lié à ce que les sociologues appellent les « ruses des faibles », c’est-à-dire les armes à disposition des personnes aux faibles pouvoirs dans les rapports de domination. En tant que femme, on nous prépare à utiliser « nos charmes » (selon les critères masculins) pour conserver notre mari ou espérer obtenir son assentiment sur nos choix ou nos préférences. Ces normes fonctionnent car nous nous les approprions tous, hommes et femmes. Les femmes utilisent leur pouvoir de séduction car c’est un des pouvoirs qu’on leur laisse aisément. Rappelons enfin que ces normes de genre s’imposent à tous, hommes et femmes, même si nous n’en tirons pas les mêmes bénéfices selon la classe de sexe qui nous est assignée.  

 

Les insultes (« espèce de pute  » ou « fils de pute ») concernent souvent la femme ou la mère et non l’homme, ni le père. Pourquoi ?  

E. L : parce qu’on rappelle plus à l’ordre les femmes que les hommes, notamment dans l’espace public, même si ce n’est pas toujours conscient. Qui aurait intérêt à ce que l’ordre de genre évolue ?  Même s’il y a des hommes qui le font aussi, pourquoi ce sont surtout des femmes qui se battent pour que les choses changent ? Si les ressources sont limitées et que plus de femmes peuvent y accéder, moins d’hommes pourront en bénéficier. La force d’un ordre social est sa capacité à se maintenir mais il y a toujours des lignes de résistance.

 

Y a-t-il des sociétés plus égalitaires ? Comment ont-elles réussi à sortir de ces inégalités ? 

E. L : il y a beaucoup de débats sur cette question. Je suis très prudente sur ce point car je travaille beaucoup sur l’intersection du racisme et de sexisme. La fabrique du racisme utilise beaucoup la dénonciation du sexisme des autres, comme l’idée d’un « sur-sexisme » dans les banlieues. Idée à laquelle je ne souscris pas. Même s’ils ne s’expriment pas partout de la même manière, les rapports de genre sont universels. Partout sur la planète, est façonnée une domination des hommes sur les femmes mais on pointe du doigt les formes de sexisme « des autres », euphémisant ainsi les formes de sexisme de notre groupe et alimentant les discours sur la moindre « civilisation des autres ». Il est vrai que dans certains pays, certaines sociétés civiles ont mieux réussi à faire valoir l’égalité femmes/hommes et à gagner plus de droits pour les femmes. On a tendance à dire que les pays scandinaves sont plus égalitaires et il y a débat scientifique pour savoir si les sociétés matrilinéaires ou matriarcales sont plus égalitaires. À Mayotte par exemple, la société est matrilinéaire et matrilocale : on reste dans le village de sa mère et donc on vit avec ses sœurs et ses tantes. On développe ainsi des solidarités féminines différentes que lorsqu’on vit dans le village et la famille du mari. Il est ainsi difficile de faire une échelle graduelle de l’égalité car l’égalité est avant tout un objectif politique et donc à débattre, plus qu’une échelle universelle quantifiable et indiscutable. 

 

Est-ce socialement accepté que l’homme ne travaille pas ?  

E. L :  ça dépend beaucoup du milieu social dans lequel on est et de la phase de sa vie. Dans les milieux populaires, lorsqu’on est au chômage, on peut par exemple bien s’adapter au fait d’aller chercher l’enfant à l’école ou s’investir dans ses activités de loisirs, sans par exemple revendiquer un statut d’homme au foyer peu valorisé socialement. 

 

Pourquoi l’infertilité masculine est-elle plus taboue que l’infertilité féminine  ?

E. L :  à cause du mythe de la puissance. C’est la norme appliquée aux hommes, celle de « la virilité triomphante ». Être infertile signifierait être impuissant. Il en est de même avec la manière dont on décrit le processus biologique de fabrication des fœtus : est-ce le spermatozoïde qui détermine le sexe de l’enfant ou non ? L’infertilité masculine signifierait ne pas remplir les conditions nécessaires de puissance pour maintenir cet ordre de genre. N’oublions pas que l’infertilité des femmes est également très mal vécue. 

Propos recueillis par Solène Villain, Emeraude Resse, Margot Lebunetelle, Farid Ait Mada et Rosemitha Pimont. 

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