globules n°135 L’économie agricole

L’agriculture, un monde entre mutations et crises…

Reportage à Brémontier Merval

Réalisé par les élèves de 1ère Baccalauréat Professionnel Conduite et Gestion d’Exploitation Agricole, Lycée Agricole du Pays de Bray auprès de Marie-Thérèse Bruyelles, enseignante de Sciences Économiques Sociales et de Gestion, option Gestion de l’Exploitation Agricole

La France est considérée, en Europe, comme un grand pays agricole. La Normandie, quant à elle, est une région productrice de lait et de céréales qui a la chance d’avoir plusieurs ports de commerce qui l’ouvrent aux marchés internationaux… Pourtant, on parle très souvent de « crise du lait », de « crise de l’élevage » et des difficultés économiques auxquelles doivent faire face les agriculteurs. Les élèves du lycée agricole de Brémontier Merval ont interviewé pour Globules, Marie-Thérèse Bruyelles, enseignante de Sciences Économiques Sociales et de Gestion, option Gestion de l’Exploitation Agricole (SESG/GEA) pour mieux comprendre les mécanismes économiques et ce qui se joue à l’échelle locale ou internationale. État des lieux du monde agricole…

Comment l’agriculture s’est-elle développée ces 20 dernières années ?
Marie-Thérèse Bruyelles : l’agriculture mondiale s’est développée pour faire face aux besoins alimentaires croissants. En France, elle connait une baisse du nombre de la population employée et une perte importante du Produit Intérieur Brut (PIB). En Normandie, on note un recul des surfaces consacrées à l’élevage, plus marqué que dans le reste de la France, au profit des cultures de vente.

Pourquoi l’économie agricole ne se porte pas bien ?
M-T. B. : la politique générale recherche le libéralisme économique, ce qui signifie moins d’État et plus de marché. L’évolution des cours des denrées agricoles est donc chaotique. Il y a aussi le dérèglement climatique. La succession d’années « exceptionnelles » au niveau de la météo remet en question l’idée que la France a une production stable (2016, catastrophique, avec des rendements en cultures divisés par deux). L’explosion des échanges internationaux intensifie les risques sanitaires : avec les marchandises et les personnes, arrivent des insectes et plantes invasives ou autres virus dont on ne veut pas (la grippe aviaire qui a sinistré en ce premier semestre 2017 la filière française de palmipèdes gras).

Pourquoi y a-t-il moins d’agriculteurs, moins d’exploitations et moins de surfaces agricoles ?
M-T. B. : dans les années 50-60, tous les secteurs d’activités économiques avaient besoin de main d’œuvre donc, les agriculteurs (ou leurs enfants) ont quitté l’agriculture mais maintenant, pour produire autant, on a besoin de moins de personnes. Aujourd’hui, les agriculteurs représentent la catégorie socioprofessionnelle qui travaille le plus et qui gagne le moins de revenu. Il faut donc être passionné pour choisir ce métier ! Enfin, l’investissement en euros dans une exploitation agricole est en moyenne très élevé et inaccessible à quelqu’un qui n’a pas reçu un héritage cossu ! Il y a moins d’exploitations car pour se moderniser, accéder à la robotisation et à la technologie embarquée par exemple, les investissements ne peuvent être rentables qu’à grande échelle : il faut une exploitation suffisamment grande. Comme le foncier est par nature limité, cela revient à une baisse du nombre d’exploitations. N’oublions pas aussi que les formes sociétaires se développent ! GAEC (groupement agricole d’exploitation en commun), SCEA (société civile d’exploitation agricole) et surtout EARL (exploitation agricole à responsabilité limitée) permettent de faire à plusieurs ce que seul, un agriculteur ne pourrait envisager… La baisse de la surface agricole est due quant à elle à l’artificialisation des sols par l’augmentation des infrastructures, l’aménagement du territoire avec les autoroutes, les aéroports, l’urbanisation, l’augmentation des superficie des surfaces habitables… Les agriculteurs devraient travailler avec des architectes pour réfléchir à la manière d’avoir un cadre de vie agréable sans grignoter le foncier. Notre pays est très convoité car les terres sont fertiles, bien arrosées, il ne fait ni trop chaud, ni trop froid : « Heureux comme Dieu en France » disent les allemands. Ne nous étonnons donc pas que certains pays cherchent à acheter du foncier en France !!!

Les agriculteurs vendent à perte, travaillent sans toucher de revenus. Quelles sont les conséquences ?
M-T. B. : c’est une réalité ! Leur revenu est impressionnant par sa faiblesse : 350 euros par mois pour le double d’un plein temps. Ils sont 450 agriculteurs à se suicider chaque année ! Ils sont très souvent célibataires. De plus, l’exploitant agricole est vieillissant. On parle de déprise quand l’agriculteur veut partir à la retraite, mais
que personne ne veut reprendre l’exploitation (exemple de l’Ardèche). Ils revendent ainsi à de plus grandes exploitations.

Vers quels modèles se tournent les jeunes ? Font-ils la même chose que leurs parents tout en l’améliorant ?
M-T. B. : certains jeunes veulent un système productiviste. Ils s’installent sur des structures capitalistiques et se tournent vers la production pour l’industrie agroalimentaire. Mais il y a d’autres systèmes à défricher, des modèles de niche. Pour le maraichage, le bio devient la coqueluche ainsi que la permaculture. Bien souvent, les jeunes reprennent un système familial qu’ils font évoluer lorsque la cohabitation des générations a cessé.

Comment fonctionne la PAC (Politique Agricole Commune) ? En quoi consiste-elle pour les agriculteurs ?
M-T. B. : tous les 7 ans, les ministres de l’Agriculture des pays européens se mettent d’accord pour une politique agricole commune. Celle en vigueur actuellement a débuté en 2014. Elle comporte deux piliers : le 1er pilier correspond aux aides financières aux agriculteurs qui se font en fonction d’une déclinaison nationale des directives européennes (négociations État membre-UE). Le 2ème pilier couvre les aides au développement rural qui se négocient entre chaque Région avec l’Union Européenne en fonction des objectifs qu’elle se fixe. Les aides prennent de plus en plus en compte l’environnement.

Pensez-vous que la concurrence des autres pays soit loyale ? Est-elle positive pour notre agriculture ?
M-T. B. : si on estime que ce qui est légal est loyal, alors oui ! Elle prône le libre échange. Mais la concurrence est rude car les conditions sociales ne sont pas les mêmes dans tous les pays. La société française ne veut pas d’élevage de la taille des fermes de 1000 vaches, mais c’est autorisé en Allemagne. La concurrence peut
conduire à remettre en question les modèles utilisés et à progresser. Aujourd’hui, la France n’est plus le premier pays agricole européen.

Comment fonctionnent les coopératives laitières ?
M-T. B. : une coopérative agricole est une association d’agriculteurs qui mettent en commun de l’argent (ce qui leur donne des parts sociales de la coopérative et le droit de vote dans les prises de décision suivant le principe « un homme = une voix ») dans un but économique. La coopérative s’engage à acheter toute la production de chacun de ses membres, à ne pas faire de bénéfice et à tout mettre en œuvre pour que ses membres fassent, eux, du profit. Quand on regarde les coopératives laitières de Normandie, le meilleur côtoie le pire. Certaines coopératives paient moins leurs fournisseurs que des laiteries privées qui parfois proposent des prix beaucoup plus attractifs en ayant développé des spécialités labellisées AOP, Bio, etc (des produits à haute valeur ajoutée !)…

Il y avait des quotas laitiers auparavant. Il n’y en
n’a plus. Mais il y a des contrats. Pouvez-vous nous
expliquer comment cela fonctionne ?
M-T. B. : avant même la disparition de l’encadrement public de la production de lait de vache dans l’Union Européenne (fin des quotas au 31 mars 2015), l’État français a obligé les laiteries à proposer un contrat commercial à leurs fournisseurs. Le déséquilibre du rapport de force entre un producteur normand qui livre 358 000 litres de lait par an et une laiterie qui en collecte 1 000 000 000 de litres rappelle l’histoire du petit David face au géant Goliath ! Aussi, en même temps, le gouvernement français a créé un cadre juridique pour qu’émergent les Organisations de Producteurs (OP) afin d’éviter que l’agriculteur ne soit seul. Actuellement (mai juin 2017), un agriculteur a le choix d’adhérer ou pas à une OP. Quelque soit son choix d’adhésion, la laiterie à laquelle il vend son lait doit lui proposer un contrat commercial. Il est libre de l’accepter, le signer ou pas. L’écrasante majorité des éleveurs a contractualisé…

Pourquoi exporte-t-on le lait produit en Normandie alors qu’on importe du lait de Pologne et de Nouvelle-Zélande ?
M-T. B. : on exporte le lait après l’avoir transformé en exportant de la crème fraîche, du camembert… On exporte ainsi le savoir-faire de notre industrie laitière. Il y a l’émergence de produits sur lesquels on note l’origine du lait, car même si la laiterie est française, le lait peut, quant à lui, être importé. Rouen est le plus grand port céréalier d’Europe.

Où partent nos céréales ?
M-T. B. : en effet, Rouen exporte plus de 9 millions de tonnes de grains (céréales mais aussi oléoprotéagineux). Cela correspond grosso modo à la production d’1 million d’hectares : la Normandie ne suffit pas. Ces grains sont principalement expédiés vers l’Algérie, le Maroc et la Chine (c’est le tiercé gagnant!) et aussi vers l’Égypte, l’Arabie Saoudite, le Mexique, la Thaïlande, l’Indonésie, la Jordanie, l’Afrique de l’Ouest … mais pratiquement rien vers les autres pays européens.

Où vont nos produits ? Comment peut-on retrouver nos produits de notre région dans les magasins ?
M-T. B. : pour être sûr d’avoir des produits locaux, il faut aller à la source. Certains agriculteurs mutualisent leurs moyens pour proposer un assortiment large et des produits issus de l’agriculture locale. Le consommateur doit être un consom’acteur. Les Grandes et Moyennes Surfaces (GMS) relevant des coopératives d’indépendants (groupe U, ITM- les Mousquetaires, E.Leclerc) ont une grande autonomie et peuvent valoriser le producteur local : tout dépend de la bonne volonté du gérant !

Comment voyez-vous l’avenir de l’économie agricole ? Les évolutions ?
M-T. B. : Les agriculteurs doivent de plus en plus sortir de la « pensée unique ». Je crois que nous sommes déjà en construction d’économies agricoles diversifiées dans leurs finalités : alimentation et circuits courts ; minerais et industrie agroalimentaire ; loisirs et espaces de vie ; biosources et écologie ; tourisme et aménagement du territoire ; énergie et puits à carbone, etc ! Plus que jamais, la multifonctionnalité de l’agriculture doit jouer à plein et les agriculteurs doivent communiquer sur eux et leur métier !

Propos recueillis par les élèves de 1ère Baccalauréat
Professionnel Conduite et Gestion d’Exploitation Agricole,
Lycée Agricole du Pays de Bray, site de Brémontier
Merval – Merci à Marie-Laure Dufour, Professeur documentaliste.

Lycée Agricole du Pays de Bray
Route d’Argueil 76220 Brémontier Merval
Tél 02 32 89 96 60 Fax 02 35 90 04 11
www.lyceedupaysdebray.fr