« Nous les facteurs,
nous sommes plus qu’un réseau social »

Notre expert

Samuel Leblond est facteur depuis 17 ans. Il a commencé à travailler au bureau de poste situé à Valmont (76). Depuis 2004, il est relié à la plateforme de distribution du courrier de Fécamp. Il a toujours été facteur rural. Sa tournée couvre le secteur de Gerponville, Theuville aux Maillots…

Nos reporters

Margot est étudiante à l’IUT du Havre en Infocom, Farid étudie Les lettres Modernes à l’Université de Rouen et Rosie s’intéresse à plein de choses en attendant de trouver sa voie.

Le facteur est un des visages que nous croisons de manière quasi quotidienne. Pendant longtemps, il a favorisé le lien entre les personnes et les divers services de la société. Avec les réseaux sociaux, notre manière de communiquer a évolué. Pourtant il est toujours là !

Comment le rôle de la Poste a-t-il évolué depuis l’apparition des réseaux sociaux ? La quantité de lettres à distribuer a t-elle évolué ?
Samuel Leblond : l’arrivée d’Internet a accéléré la baisse du courrier. C’est indéniable. On le ressent au quotidien dans le volume de courriers qui circulent de particuliers à particuliers,  même si des traditions persistent comme les envois de cartes postales ou de cartes de vœux. Nous distribuons encore beaucoup de courriers entre les entreprises et les particuliers. L’arrivée d’Internet a généré un nouveau type d’échange entre les gens : l’augmentation considérable du trafic de colis. Cela se retrouve sur tous les rapports de l’ARCEP (Autorité de Régulation des Communications Electroniques et des Postes) et de la Poste. Le facteur est presque plus attendu qu’avant car les personnes sont dans l’attente de leur colis. La distribution des colis est en hausse, qu’il s’agisse de ceux de la Poste même ou des paquets internationaux. Il y a un boum phénoménal des colis Wish (ndlr : un des sites sur lequel on peut acheter toutes sortes d’objets provenant d’Asie). En revanche, nous avons moins de paquets venant des entreprises « historiques » de vente par correspondance (La Redoute, 3 Suisses etc.)

Comment vivez-vous ces changements ?
S.L. : c’est un changement contraignant car La Poste répercute la baisse du volume du courrier sur ses effectifs. Il n’y a plus que 31 facteurs sur le bureau de Fécamp contre 40 il y a quelques années. Il y a donc un impact sur le rythme de travail, on voit beaucoup de jeunes en CDD et des titulaires aguerris qui ont des difficultés à exécuter un métier devenu usant physiquement et moralement. La société évolue de cette manière : tout doit aller plus vite et nous devons répondre aux attentes des usagers. La Poste évolue vers la privatisation. De plus en plus de collègues sont contractuels sous contrat privé, contrairement à moi qui suis fonctionnaire embauché par la Poste.

Quelles étaient les missions d’un facteur dit « traditionnel » et celles d’un facteur aujourd’hui ?
S.L. :
le rythme de travail a évolué. Le courrier arrive  de façon mécanisé. Ce sont des machines qui trient une partie du courrier selon l’ordre de la tournée. Les travaux intérieurs se réduisent. Nous passons donc plus de temps en extérieur mais avec des volumes plus grands à traiter ou à distribuer. Le relationnel était plus important autrefois avec les usagers. Nous prenions le temps de dire bonjour et de discuter cinq minutes. La qualité du travail était meilleure pour nous et pour les usagers.

Nous prenions le temps de dire bonjour et de discuter cinq minutes

 

On a l’impression que les facteurs n’ont plus de temps pour le contact humain. Avez-vous toujours autant de relations avec les gens qu’auparavant ?
S.L. :
dans une tournée rurale, ce sont surtout des retraités que nous voyons. On constate un fossé entre la vision que les usagers ont du facteur, qui avait le temps de discuter et ce que le travail est devenu en terme de cadences et d’intensité. Au tout début de ma carrière, j’ai le souvenir d’une dame qui était atteinte de cécité et qui recevait pourtant son journal tous les jours seulement pour « voir » le facteur. C’est une spécificité de la tournée rurale. Désormais, les facteurs vivent avec un chrono dans la tête, et, même entre collègues, le lien se détend. Quand nous sommes devant nos casiers nous avons beaucoup moins le temps de travailler ensemble, de nous entraider ou même simplement de nous parler.

Existe-t-il des différences entre le travail effectué en ville et celui en campagne ?
S.L. : notre travail est le même : il s’agit de distribuer un pli, un recommandé ou un colis. Tout est calibré. Tout est quantifié au plus juste pour le faire dans un temps donné. En ville, il y a moins de distribution de colis. Je n’ai jamais fait de tournée urbaine mais je suppose que les collègues rencontrent moins les usagers. À la campagne, si vous ne passez pas, tout le pays le sait. Je connais la vie des personnes de ma tournée et réciproquement. Il m’arrive même d’aller aux enterrements. Être facteur, c’est plus que la distribution du courrier. Au niveau des guichets, si une commune rurale veut garder un bureau de poste, elle doit le financer : l’agent chargé de ce bureau devient donc agent communal. C’est une agence postale communale.

Y a-t-il eu l’apparition de nouveaux services ?
S.L. : oui, La Poste s’engage sur de nouvelles choses comme le diagnostic énergétique ou sur le service appelé « Veiller sur mes parents », qui, auparavant, se faisait de manière tout à fait naturelle puisque c’était dans l’échange quotidien du facteur avec les usagers. Maintenant, on « marchandise » le lien avec les gens.

Quel est le temps définit pour une tournée ? Faites-vous toujours la même ?
S.L. : ma tournée dure exactement 6h22 et fait une soixantaine de kilomètres. Elle est formatée sans prendre en compte les aléas. Les temps de souplesse n’existent plus. Pourtant, nous les facteurs, nous sommes plus qu’un réseau social, nous sommes l’aboutissement mais nous n’avons pas le temps de bien faire notre travail. J’ai des impératifs de relevage à l’agence de Theuville à 14h précises. Il ne faut pas lambiner. Chaque type d’objet a un temps de distribution défini selon si c’est un colis, un recommandé, un pli normal… Le temps d’une tournée est calculé par des logiciels. Si le trafic baisse, on diminue le temps de la tournée. Les parcours sont calculés environ tous les deux ans et à chaque réorganisation, c’est la perte d’une tournée. Depuis 2004, 22,5% des tournées ont été perdues et leurs usagers répartis sur les tournées restantes. Autrefois, nous avions des accompagnateurs de tournées pour confronter les statistiques à la réalité du terrain. Je commence à 8h et je suis censé partir à 9h31. J’ai donc 1h31 pour faire mes travaux intérieurs : une grande quantité du courrier arrive encore « en vrac » et on les dispatche  dans les bonnes cases des tournées correspondantes. Chacun relève ensuite ses cases et prend ce qui lui appartient pour le classer dans l’ordre de la distribution.

Selon vous, votre métier est-il amené à disparaître ?
S.L. : j’aime réellement mon métier. En dehors du chrono dans la tête, nous sommes nos propres chefs une fois sortis du bureau. Je pense qu’il va peut-être évoluer vers la distribution des colis. La Poste est une entreprise de personnel. C’est le deuxième employeur après l’Etat. On sent que c’est une entreprise qui se cherche, mais il est clair qu’elle ne veut plus du statut de fonctionnaire et qu’elle priorise la rentabilité en imposant, par exemple, de régulières hausses des tarifs et en réduisant massivement son personnel. C’est sans doute une conséquence de la baisse des courriers. L’envoi d’une lettre à 95cts au plus fort n’est évidemment pas concurrentiel face à un SMS ou un mail gratuit. On reçoit, dans le meilleur des cas, une lettre le lendemain de son envoi alors qu’un mail est instantané. Cependant, l’arrivée de la TV n’a pas compromis  l’existence de la radio, alors ce sera peut-être pareil pour le facteur, acteur majeur du lien social dans notre pays.

Propos recueillis par Rosie Bourdet, Margot Ciroux et Farid Ait Mada.

LA POSTE
EN QUELQUES DATES…


1477 – Louis XI crée La Poste d’Etat, premier service postal public, mais à usage royal exclusif. Il met en place le système des relais.

1603 – Première Poste aux lettres d’Etat, à la disposition du public.

1760 – Début de la distribution du courrier à domicile, d’abord à Paris.

1830 – Début de la distribution du courrier dans toute la France par les facteurs ruraux.

1835 – Début de l’exploitation de paquebots-poste – Première tenue officielle pour les facteurs.

1849 – Premier timbre français, le Cérès, à l’effigie de la déesse de l’agriculture et des moissons.

1873 – Disparition de la poste aux chevaux, remplacée par le chemin de fer – création de la carte postale.

1879 – Création du Ministère des Postes réunissant les Postes et les Télégraphes.

1893 –  La Poste encourage les facteurs à se servir du vélo.

1912 – Première expérience de transport de courrier par avion entre Nancy et Lunéville.

1914 – Premières femmes factrices.

1918 – Création des chèques postaux.

1925 – Officialisation du sigle PTT pour Postes, Télégraphes et Téléphone.

1986 – Création de Chronopost.

1989 – Création de Colissimo.

1991- La Poste passe du statut d’Administration à celui d’Etablissement Public Industriel et Commercial.

2006 – Création de La Banque Postale.

https://legroupe.laposte.fr

L’ Adresse,

le Musée de La Poste, ouvert en 1973 pour présenter une collection de tous les timbres, s’est peu à peu diversifié avec onze salles de collections permanentes sur l’histoire et l’évolution de La Poste et douze expositions temporaires.
21 avenue du Maine 75015 Paris
www.ladressemuseedelaposte.fr

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