« La langue naît, croît et meurt,
comme tout organisme vivant »

Notre expert

Fabien Lienard est enseignant-chercheur en Sciences de l’Information et de la Communication à l’Université du Havre Normandie. Il est aussi Chef du Département Information-Communication de l’IUT du Havre. Fabien Liénard est docteur en Sciences du Langage, spécialiste de l’écriture numérique et des questions de la présence et de l’identité en lien avec les réseaux sociaux numériques notamment.

Nos reporters

Margot est étudiante à l’IUT du Havre en Infocom, Solène étudie les Lettres Modernes à l’Université de Rouen, Rosie s’intéresse à plein de choses en attendant de trouver sa voie et Raphaël est en classe de 3e à Rouen.

Communiquer par SMS ou sur les Réseaux Sociaux influence-t-il notre manière d’écrire et de parler ? De nouvelles formes langagières sont-elles en train d’apparaître ? Que révèlent-elles de nos identités, de nos personnalités et des changements de société ?

Quel est le sujet de vos recherches et comment procédez-vous ?
Fabien Lienard :
j’ai soutenu un doctorat sur l’argumentation publicitaire et j’ai surtout participé,
en 2002, à une recherche nationale sur le fameux langage SMS qui émergeait à l’époque. Nous voulions comprendre si c’était la technologie naissante ou les objets techniques qui poussaient à écrire de cette manière (en 160 caractères, sachant qu’à cette époque l’envoi d’un SMS coutaît cher) ou si, au contraire, ce sont les usagers qui décidaient de communiquer de cette manière pour répondre à des impératifs sociolinguistiques (comme marquer son appartenance à un groupe social par exemple). Cela fait donc une quinzaine d’années que je m’intéresse à cette variété d’écriture spécifique et que j’observe comment elle migre d’un univers de discours à un autre, allant du MSN de l’époque aux réseaux sociaux d’aujourd’hui comme Snapchat ou même Pinterest, réseaux sociaux sur lesquels l’écriture arrive en soutien de l’image. Ces traces iconiques, visuelles numériques sont caractéristiques de la fameuse génération Z…

Qu’est-ce que la communication ? À quoi sert-elle ?
F.L. : communication vient du latin communicare qui signifie mettre en commun. Au Moyen-Âge cela signifiait même faire l’amour, être en communion. Communiquer c’est donc avant tout échanger avec l’autre. La communication est le propre de l’Homme. « On ne peut pas ne pas communiquer » disait Paul Watzlawick. Alors, nous pouvons nous interroger : sommes-nous dans une société de l’information ou de la communication ? Quelques chiffres peuvent permettre de répondre : en janvier 2018, il y avait 4 milliards d’internautes sur la planète et plus de 5 milliards de personnes avaient un téléphone mobile (Rapport Digital Annuel 2018 de Hootsuite, plateforme de gestion des réseaux sociaux et de l’agence internationale We Are Social). On peut donc considérer que nous sommes davantage dans une société de la communication même si l’information est au centre de tous les échanges. N’oubliez pas que si les réseaux sociaux sont gratuits, c’est parce que la monnaie, c’est vous : les informations que vous saisissez pour communiquer sont les données que les réseaux sociaux monnayent ensuite !

Qu’est-ce qui motive l’utilisation des réseaux sociaux pour communiquer ?
F.L. :
la thèse de Sandra Lemeilleur « L’expressivité de l’intime dans les espaces du virtuel » (Université de Bordeaux 3, juin 2016) observe comment les ados vivent dans l’espace particulier que constitue leur chambre comme territoire, comment on décide d’exposer à tous des propos et images que l’on souhaite paradoxalement garder pour soi. L’ado qui n’est pas présent sur Instagram ou Snapchat « manque quelque chose » ! Ce n’est pas un avis personnel mais un constat découlant de nombreuses recherches. Il y a donc à la fois une pression sociale, une pression du groupe et une réelle motivation à être dans la norme, à signaler notre présence connectée à notre sphère amicale, sphère avec laquelle on entretient une relation particulière. On peut en effet interroger : peut-on parler d’amis numériques ?
Il faut peut-être arrêter de chercher l’équivalent dans le passé, d’essayer de comparer ce que l’on vit avec le numérique avec d’autres situations passées. C’est un nouveau paradigme, un autre regard sur les relations amicales, l’échange et l’interaction que structure les jeunes générations et notamment la génération Z. Par exemple, beaucoup d’étudiants envoient aujourd’hui un courriel sans ouverture ni clotûre, sans « bonjour », ni « au revoir » alors que le courriel est du genre épistolaire : il ressemble à une lettre. Mais le fait que le courriel soit aussi un écrit numérique fait qu’il subit les contraintes inhérentes à cette variété d’écrits : la  notion de rapidité, d’immédiateté, de synchronicité influence les usagers et le courriel « en subit » les conséquences. Disons plutôt qu’il se transforme… comme d’autres écrits numériques.

En quoi la communication numérique transforme-t-elle notre capacité à écrire ?
F.L. :
c’est un vaste débat. Les variétés d’écriture existent depuis l’Antiquité. Les scribes romains utilisaient déjà les notes tironiennes qui sont, pour faire simple, des abréviations. Nous avons une certaine manière d’écrire pour faire une liste de courses et les abréviations justement, qui sont la conservation du squelette consonantique, sont fréquentes sur ces listes. Aujourd’hui, quand on envoie un SMS, nous avons des bulles de discussion avec le fil qui apparait et qui conduit à essayer d’écrire comme on parle, pour aller très vite… toujours cette notion d’immédiateté et de rapidité. C’est le temps de saisie qui implique l’envie d’essayer d’écrire aussi vite que l’on parle ; nous sommes en plus limités par l’espace d’écriture, comme sur un post-it ! On fait donc des choix de variété d’écriture ou d’altération de la langue, en fonction de l’espace et du temps dont nous disposons, pour communiquer. Pour sa thèse, « L’écriture électronique des collégiens : quelles questions pour la didactique du français » (Université de Rouen, 2014), Roxane Joannidès a étudié des SMS, a emprunté des cahiers de textes et des copies de brevets de Français pour croiser les différentes pratiques d’écriture des jeunes. Elle a donc observé que ces collègiens utilisaient les procédés types de l’écriture numérique, du « langage texto » dans les SMS et dans les agendas mais quasiment jamais dans les copies de français. C’est un résultat vraiment important parce qu’on n’a jamais autant écrit que ces dernières années et différentes variétés d’écriture paraissent pouvoir coexister : la norme orthographique nous rattrape lorsque nous prenons le stylo, elle s’évapore lorsque nous nous trouvons face au clavier. En même temps, il n’y a rien d’inquiétant : c’est une évolution majeure mais une évolution seulement. La langue naît, croît et meurt… comme tout organisme vivant. Dans le monde, chaque année des langues meurent et certaines, renaissent, comme c’est le cas de l’Hebreu avec la naissance de l’Etat d’Israël lorsqu’il s’est agi de construire une identité nationale. Et tout cela vaut pour les langues qui ne s’écrivent pas… et qui s’écrivent soudainement avec l’avènement du numérique à l’image des langues du département français de Mayotte.

Le langage texto incite-t-il à mal parler ? A-t-il des conséquences sur le langage ?
F.L. :
cela conduit à parler différemment. L’idée de compresser, de raccourcir, d’être davantage synthétique dans nos propos peut conduire à un mauvais usage de la langue. Il est possible que la notion d’immédiateté qui conduit à la production de phrases, courtes au détriment d’un argumentaire,  fasse de vous des spécialistes de la concision, de la précision, de l’esprit de synthèse et cela aura peut-être des répercutions sur  la parole. On parle de « langage contrôlé » lorsqu’on évoque l’information très précise du pilote d’avion qui parle par mots-clés. Est-ce que l’utilisation de Snapchat qui exige, qui implique l’instantanéité, aura une incidence sur la manière de parler ? Il est difficile de se prononcer. L’oral est déjà très différent de l’écrit. En Normandie, à l’oral on dira « chui pas content ! », rarement « je ne suis pas content ! ». Mais l’école va peut-être accepter de s’emparer de la question d’autant plus que la nouvelle réforme du lycée ambitionne de réapprendre aux jeunes à s’exprimer à l’oral. Il faudrait peut-être aussi intégrer les différentes variétés d’écriture aux nouveaux programmes !

L’utilisation des réseaux sociaux incite-t-elle à la violence ?
F.L. :
elle rend sans doute plus visible la violence, sachant que la violence de la communication verbale a toujours existé. Lorsque vous êtes en colère à l’oral, vous marquez d’une intonation particulière votre propos et vous froncez les sourcils ! À l’écrit ça n’est pas possible et donc l’écriture numérique va conduire à recourir à des mots forts, durs, violents. C’est d’autant plus facile de les écrire que la communication numérique donne l’impression de ne pas être présent. On se cache derrière un pseudonyme, une photographie de profil. Cela déshumanise en quelque sorte les usagers qui vont s’autoriser une certaine violence. Celle-ci est également plus visible parce que l’utilisation des images augmente considérablement !
Elles sont parfois violentes et/ou incitent parfois à écrire plus violemment même si les fameux « smileys » sont là pour rassurer les usagers, pour désambigüiser le propos. C’est du moins leur fonction première.

Quelles différences et quelles similitudes voyez-vous entre la communication papier et la communication numérique ?
F.L. :
je ne vois pas de grandes différences. Je vous l’ai dit, pour écrire une liste de courses ou pour écrire sur un post-it, nous utilisons une écriture proche de celle que nécessite certains outil communicationnel numérique. En même temps, il faut admettre que la graphie est une part de notre identité, c’est le prolongement de soi, lorsque l’on prend un stylo pour écrire. On s’engage donc personnellement lorsque l’on écrit et cet engagement est emprunt d’une certaine pression. Tout au long de notre vie, lorsque nous écrivons à la main, nous sommes dans une situation d’insécurité linguistique. Si les variétés d’écriture numérique remportent un tel succès sur les réseaux, c’est peut-être parce qu’elles permettent de lever cette appréhension, cette insécurité.

Quels sont les modes de communication les plus fiables pour bien se faire comprendre  ?
F.L. :
on développe des pratiques personnelles qui émanent originellement d’un usage collectif. Autrement dit, les mots que vous utilisez doivent être validés par le groupe qui doit les comprendre et les utiliser. Ce sont toujours des questions de dominance, de rapports aux autres, de tensions pour se faire comprendre. Ce que je veux dire, c’est qu’un usager va utiliser les modes de communication et les variétés d’écriture qui conviennent au groupe auquel il veut appartenir ou auquel il appartient et qui sont la norme pour ce groupe. Il se fera comprendre parce que la démarche est validée par le groupe. Envoyez un « snap » à votre grand-mère : elle aura sans doute du mal à l’ouvrir et ensuite à l’interpréter, à le décoder.

L’écriture manuscrite est-elle amenée à disparaitre ?
F.L. :
avec les applications de commande vocale comme « SIRI », certains considèrent que l’on écrira de moins en moins. C’est difficile de se prononcer.

Quel avenir est envisageable, d’après-vous, pour la communication numérique ?
F.L. :
là encore c’est difficile de se prononcer : l’avenir sera celui que vous, les usagers, lui donnerez. On parle actuellement du GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple) comme les maîtres du monde parce qu’ils détiennent la fameuse donnée, la data, l’information utilisée dans le cadre de la communication numérique. Ils organiseront la communication numérique de demain avec d’autres acteurs comme le NATU (Netflix, Airbnb, Telsa et Uber). Parce que nous sommes toujours dans la communication numérique lorsque nous parlons de Telsa qui a pour ambition de repenser le transport, de développer des outils permettant d’organiser les trajets dans le monde entier pour, notamment, éviter les accidents. Intention louable mais qui soulève bien des questions sur les libertés individuelles. Si on pousse cela à l’extrême et qu’on le croise avec les données sur les réseaux qui sont toutes stockées et traitées, avec la domotique (qui sait à quelle heure vous ouvrez vos volets, vous quittez la maison, vous regardez la télévision, qui connait même le contenu de votre frigo, etc.), on se dit que l’avenir est impossible à prédire et que les usagers devront être attentifs à occuper une vraie place dans les réflexions qui mèneront à cette nouvelle ère numérique ! Si vous vous demandiez à quoi peuvent servir les chercheurs… vous en avez maintenant un aperçu.

Propos recueillis par Rosie Bourdet, Margot Ciroux, Solène Levillain et Raphaël Ionescu.

 

Les réseaux sociaux pour les nuls

De Paul Durand-Degranges
First Interactive, 2018, 352 p.
(Ediction : 3e)

Tous les conseils et les techniques pour vous afficher sur la toile et créer vos réseaux qu’ils soient artistiques professionnels ou de loisirs. Aujourd’hui, nul ne peut contester l’apport des réseaux sociaux dans notre manière de vivre, de travailler, et de communiquer. Vous découvrirez dans ce livre les sujets suivants : précautions indispensables avant de partager toute information, Facebook, Twitter, Google Plus, Tumblr, Instagram, Periscope, Snapchat, avoir la bonne attitude sur le réseau, échanger des informations et différents médias, booster sa vie personnelle et professionnelle, identifier les réseaux et choisir ceux sur lesquels on souhaite apparaître, gérer son image et sa visibilité, éviter les pièges.

 

SOS Amitié, accessible par messagerie et chat !

« L’écoute a la parole… », le slogan de l’association SOS Amitié qui, depuis 50 ans, propose un service d’écoute téléphonique, anonyme et confidentielle, aux personnes traversant une période difficile dans leur vie. Depuis quelques années, les écoutants ont appris à « écouter un clavier » vià un service de messagerie et de « chat ». Ces modes de communication permettent à l’association d’être en relation avec une population peut présente au téléphone. 30% des échanges par « chat » concernent les 15/25 ans (contre 3,5% au téléphone).

www.sos-amitie.com – Messagerie, réponse sous 48h – Chat, accueil est en ligne du lundi au dimanche de13h à 3h du matin

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